Robert Crumb, Woody Allen, Kurt Cobain…. Qu’ont en commun ces artistes ? Ce sont des perdants magnifiques ! Chez Sixpack on n’est pas du genre dépressif, mais on ne peut pas s’empêcher d’éprouver une affection particulière pour ces personnages névrosés, déprimés, usés, mais qui grâce à l’art ont transformé leur défaite en victoire.
C’est pourquoi nous nous sommes jetés sur Wilson, le dernier comics de Daniel Clowes, lui aussi grand spécialiste de l’anti-héroïsme.
On se souvient des personnages de Eight Ball, le comic book périodique qui fit connaître Clowes au début des années 90. David Boring, les étudiants d’Art School Confidential, mais surtout Enid et Rebecca, les deux post-adolescentes de Ghost World (incarnées plus tard à l’écran par Thora Birch et Scarlett Johansson), leur humour glacial, leur regard impitoyable et sarcastique sur la société. À travers eux, Clowes n’a jamais cessé de maltraiter le mythe du gagnant, cette dictature tenace du bien être aux dents blanches. Renversement des valeurs. Clowes a imposé ses personnages un brin sociopathes voire carrément misanthropes comme de nouveaux modèles de la coolitude. Apologie du ” hater “. Ringardisation du bonheur normalisé. Désillusion post-adolescente érigée en nouvelle esthétique, bien avant l’apparition de la culture grunge et sa digestion par la pop culture.
Tic tac tic tac. Les années passent. Tout comme son créateur, Wilson, personnage inédit, vient de dépasser la quarantaine et les emmerdes qui vont avec. Décès du père, retour dans la déprime de sa ville natale - Oakland - et grosse remise en questions à la clé. Midlife crisis en bonne et dûe forme. L’amertume de Wilson s’exacerbe au contact d’un monde dont le sens lui échappe définitivement. Lorsqu’un costume-cravate lui explique qu’il consacre sa vie à “implémenter des stratégies managériales innovantes”, Wilson réplique d’un simple : “Mon Dieu, c’est terrible la manière dont vivent les gens”.
Mais le génie de Clowes réside dans sa capacité à esquiver tout cynisme désespéré. À la place, il développe un art maîtrisé du sarcasme et de l’ironie. L’intelligence et l’humour changent le venin en nectar délicat, le drame en comédie noire. Transformer la merde en or : qualité essentielle du perdant magnifique !
Car malgré les difficultés, les désillusions et un passage en prison, Wilson reste cet éternel optimiste au cœur tendre qui ne cesse de tendre la main à ses contemporains et espérer le meilleur de chaque situation. Le cynisme comme déclaration d’amour désespérée. Ou comme Jean Paul Sartre l’a écrit un jour : “Le misanthrope ne hait d’abord les hommes que pour mieux pouvoir ensuite les aimer”.
Et si le vrai héros des temps modernes était le dépressif du coin de votre rue ?
Wilson, disponible sur Amazon en version originale aux Editions D+Q.
Prochainement en version française aux Editions Cornélius.



