Cinéaste direct de la politique-fiction, grand témoin de la gauche radicale américaine et co-fondateur du Newsreel movement, cette coopérative de cinéastes dédiée aux actualités filmées, Robert Kramer (1939-1999) est l’instigateur d’une démarche différente de ce que l’on entend aujourd’hui par faux documentaire à la Rec, District 9 ou autre Cloverfield. Kramer, qui redoute la normalité et l’oppression intrinsèque qui la fonde, produit une expression artistique empreinte d’une pluralité de voix et de personnages que la présence directe du cinéaste rend originale, libre et malléable. En mixant ainsi document et fiction, il fait de ses films l’outil fondamental de l’observation des expériences individuelles et collectives.
Lorsqu’il retourne à Hanoï, caméra au poing, curieux d’observer et d’écouter le Vietnam des années 90 - il s’était rendu dans le pays en 1969 avec une délégation d’Américains opposés à la guerre, pour en revenir avec People’s war, document militant d’un intellectuel engagé dans le combat anti-impérialiste -, il vient surtout confronter les récits de sa précédente visite aux nouvelles réalités de ce territoire meurtri.
Tout au long de sa vie, Robert Kramer n’aura de cesse d’interroger les avancées de l’histoire et des luttes et de mettre en réflexion les idéaux et leurs organisations, afin de vérifier l’intemporalité de leur pertinence. Ainsi, avec Ice (1970), où le cinéaste sonde dans les esprits et dans les corps les limites d’un désir de révolution dans le contexte des États-Unis de la guerre du Vietnam et des mouvements contestataires et Millestones (1975), Robert Kramer rend-compte du tournant paradigmatique d’une gauche radicale nord-américaine affaiblie, dépolitisée et désormais entièrementoccupée à sa propre survie.
Ses allers-retours critiques incessants entre passé et présent ainsi que ses voyages, d’un extrême à l’autre des continents américain et européen, font de Robert Kramer un cinéaste nomade, libre et sans attache. Une indépendance que Kramer met au service du dialogue entre les hommes, un dialogue fait de clarté et de confusion, comme la source nuancée de la restitution du réel. Robert Kramer se défend pourtant de chercher à décrire une réalité exempte de mise en scène. Il déclare ainsi lors d’une interview en 1996 : «Chaque fois que je travaille avec un personnage, trois choses sont en train de se passer. La première, c’est le sujet qui se met en place de l’autre côté de la caméra pour être filmé - ça peut être plus ou moins contrôlé, aller dans un sens ou un autre. La deuxième, c’est moi qui mets cela en scène d’une manière plus traditionnelle. Je dis : on va tourner ici, la lumière va être un peu comme ça, je vais faire ça et ça. Donc, je mets en scène quelque chose qui est là, le “réel”. Et il y a une troisième chose, une chose qu’on fait ensemble parce que finalement, ce qui m’intéresse beaucoup, c’est de cacher très peu, j’aime les situations où on négocie sur ce qu’on va faire. Alors, les différences entre ce travail-là et ce qu’on fait quand on fait un film de fiction m’échappent. […] Dire qu’il y a une frontière absolue nous bloque et nous laisse avec une fausse idée de la fiction et une fausse idée du documentaire, parce que le documentaire n’est jamais réel et que la fiction n’est jamais “fictive”. »
Route One / USA illustre certainement cette ambivalence de la façon la plus évidente. Kramer y questionne l’identité de son pays d’origine et de ses habitants en filmant un espace de cinéma et de fantasme. En posant ainsi la question de notre rapport au sol et à l’histoire du pays dans lequel on a vécu, il nous renseigne sur la fonction centrale de la mémoire collective dans la construction de nos propres devenirs.
22 novembre 2011

